18 Novembre 2013

Le Monde Vu Depuis Singapour

Crise ou pas crise, l’économie mondiale demeure déterminée par des enjeux politiques et géopolitiques. La semaine dernière nous a proposé à cet égard deux événements particulièrement importants : le plenum du 18ème Comité Central du parti communiste chinois et la négociation nucléaire du groupe des « 5+1 » avec l’Iran. Il est manifeste que ces deux séries de discussions [...]
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Crise ou pas crise, l’économie mondiale demeure déterminée par des enjeux politiques et géopolitiques. La semaine dernière nous a proposé à cet égard deux événements particulièrement importants : le plenum du 18ème Comité Central du parti communiste chinois et la négociation nucléaire du groupe des « 5+1 » avec l’Iran. Il est manifeste que ces deux séries de discussions peuvent être le prélude à des changements majeurs pour l’état du monde. Elles demeurent cependant, en l’état, difficiles à interpréter…

La lecture d’un récent livre d’entretiens avec l’ancien premier ministre de Singapour, Lee Kwan Yew, (The grand Master’s Insight on China, the United States, and the World, MIT Press 2013) nous offre une grille d’analyse intéressante
.
Rappelons d’abord qui est LKY avant de nous intéresser aux conclusions principales de ce livre.

Lee Kwan Yew est un dirigeant politique d’une expérience et d’une stature exceptionnelles.

Singapour est un Etat très particulier. Ce petit pays est privé de ressources naturelles. Sa population est majoritairement chinoise mais le gouvernement a assuré une coexistence pacifique entre les multiples ethnies de la Cité-Etat. Misérable lors de l’indépendance, cette nation connaît aujourd’hui une très grande réussite: elle est le 3ème pays au monde en terme de PIB par habitant ; son économie est très diversifiée et elle est un centre mondial de haute technologie ; son régime politique présente des caractéristiques autoritaires mais il demeure parlementaire et modelé selon les caractéristiques du Royaume Uni, l’ancienne puissance coloniale ; son système éducatif est remarquablement noté dans le classement PISA et promeut la méritocratie.

Cinquième port mondial, Singapour est donc une des métaphores d’une mondialisation caractérisée par la diffusion des nouvelles technologies, la révolution du transport et l’émergence d’une classe moyenne nombreuse.

Lee Kuan Yew est peu connu en France. Principal artisan de la transformation de Singapour, il est pourtant la personnalité politique majeure de la Cité-Etat depuis 60 ans. Aujourd’hui âgé de 90 ans, d’ascendance chinoise, sa langue maternelle est l’anglais. Il a connu les rigueurs de l’occupation japonaise, a ensuite été formé à Cambridge et a occupé le poste de premier ministre de 1959 à 1990. Il a ensuite continué de jouer un rôle politique actif jusqu’en 2011 en tant que Senior Minister puis Minister Mentor.

Voici quelques éléments de conclusion du livre :

1. L’agenda politique de la Chine est déterminé par son ambition de devenir la première puissance économique mondiale, à égalité avec les Etats-Unis

Cette donnée fondamentale est très bien connue de l’environnement régional de la Chine, qui a compris que le refus d’accepter le leadership chinois se traduirait par l’exclusion pure et simple d’un marché de 1,3 milliards d’habitants.

Ce projet est crédible mais la Chine sait qu’elle continue de souffrir de handicaps sérieux: une culture conservatrice, la persistance d’un système de gouvernance « impérial » coexistant avec de fortes autonomies provinciales, une langue complexe à apprendre et au contraire des Etats-Unis, une difficulté à accueillir et assimiler les talents du mode entier.

Cette ambition se traduira donc par une modernisation économique délibérée (et il s’agit d’ailleurs d’un des éléments clairement affirmés lors du dernier plenum, avec le choix sémantique de confier au marché un rôle « décisif » dans l’allocation des ressources). La question d’évoluer vers un modèle démocratique occidental ne se pose cependant pas. La Chine a observé le processus incontrôlable initié par Mikhail Gorbatchev et ayant mené à l’implosion de l’Union Soviétique. Elle en a tiré des conclusions très claires.

Le monde occidental doit comprendre ces différences culturelles pour éviter une confrontation que le leadership chinois souhaite éviter pendant au moins plusieurs décennies.

2. L’Islam n’est pas un problème. Ce qui est un problème c’est l’exportation d’un certain type d’Islam, financé par les petro-dollars.

Singapour a été confronté au fondamentalisme musulman et a trouvé des solutions. Les troubles internes au monde musulman sont un sujet de préoccupation pour le monde. Si l’Iran obtient des capacités nucléaires militaires, alors l’Arabie Séoudite et l’Egypte les obtiendront également et dans ce cas « it will be a matter of time before there is a nuclear explosion in the region »

3. Les Etats-Unis demeureront, et pour longtemps, la puissance dominante.

Ils sont handicapés par un système politique qui ne reçoit pas d’incitation à résoudre les problèmes de long terme et qui est donc enclin à la procrastination. Ils doivent veiller à véritablement s’impliquer en Asie, à éviter le « come and go » et à être distraits par les autres problèmes du monde (observations qui paraitront troublantes au vu de certaines analyses occidentales sur un présumé abandon américain de l’Europe et du Proche-Orient au profit de l’Asie)

Les Etats-Unis continueront cependant de bénéficier de leurs atouts majeurs traditionnels : créativité, concurrence entre pôles intellectuels, capacité à inventer et accueillir les nouvelles idées, soft power intact qui attire les meilleurs étudiants et capacité à les intégrer dans la société américaine. L’anglais est la lingua franca de la science, des technologies et des élites mondiales.

4. L’Inde a pour l’instant gâché son potentiel à cause d’un système politique, d’une bureaucratie et d’un système de planification inefficaces. Fondamentalement, le système de castes est un ennemi absolu de la méritocratie et du progrès économique.

5. La Russie n’a pas su étendre sa prospérité au-delà du secteur des matières premières. Le pays est marqué par le pessimisme et le déclin démographique.

6. La mondialisation est le seul système juste et acceptable. Elle maintiendra la paix. Un repli régional conduirait au contraire à des conflits au sein des régions non intégrées, comme le golfe arabo-persique.

7. L’Europe : sujet non traité …

Quelles leçons pour la France et l’Europe?

Le mérite du livre de LKY n’est pas de proposer des solutions aux problèmes de l’Europe et de la France, pays où ses conceptions seraient d’ailleurs probablement très mal reçues. Le Mentor Ministercritique en effet un modèle occidental qui confère trop de droits a priori et professe une croyance mal fondée dans la capacité des gouvernements élus à résoudre tous les problèmes… LKY lui oppose le modèle asiatique de la « self-reliance ».

Le véritable intérêt de cette série d’entretiens est d’exposer sans fard la hiérarchie des préoccupations d’un leader asiatique respecté. L’inexistence d’un rôle positif dévolu à l’Europe donne à penser.

L’Union Européenne est pourtant le plus grand ensemble économique mondial, servi par de très grandes entreprises, une monnaie forte, une population éduquée et un art de vivre envié. Mais son soft power, c’est-à-dire sa capacité de dominer par ses valeurs, semble indiscernable pour LKY, pourtant éduqué en Europe ( et qui imposa subtilement l’anglais comme langue nationale. Il n’apprit lui-même le mandarin qu’à l’âge de 32 ans). Ceci est inquiétant car la qualité de notre influence sera critique pour peser et défendre nos intérêts dans les grandes négociations mondiales (OMC, accord transatlantique, Iran, Proche-Orient, etc).

Si l’Europe n’existe pas, ou peu, pour les leaders du monde émergent, ne recherchons pas des responsabilités à Bruxelles ou dans les instances communautaires mais auprès de dirigeants nationaux européens qui n’ont accompli aucune ambition politique collective depuis la création de l’Euro.

Et si l’Europe n’existe pas, pouvons nous imaginer qu’un pays européen isolé puisse projeter des représentations positives en Asie, à l’exception d’une Allemagne pour l’instant respectée en raison de sa spécialisation industrielle ?