25 Mars 2013

Crise chypriote: Quatre Personnages en Quête d’Auteur

Tribune parue dans le Huffington Post du 30 mars 2013

La Troika (UE, FMI, BCE) et Chypre viennent d’acter d’un accord qui maintient l’île dans la zone Euro, garantit les dépôts inférieurs à 100 000 euros et affirme que le soutien de la BCE à des banques insolvables ne peut être indéfini. Même si cette solution n’est pas synonyme de retour au calme (des capitaux tenteront de fuir Chypre et le coût social de la remise en cause d’une partie de son statut off-shore sera élevé), il s’agit bien du meilleur accord possible, eu égard au chaos causé par les décisions de la semaine précédente.

Pour porter une telle appréciation il faut situer le règlement chypriote dans la longue séquence de la crise de la zone Euro. Celle ci est née il y a trois ans de la rupture de la croyance en la solidarité inconditionnelle des nations européennes face à leurs dettes publiques. L’Allemagne ne paierait pas pour ce qu’elle considérait comme les errements des pays du Sud. De réunion de crise en réunion de crise, la zone Euro avait cependant pu réaliser un certain nombre de progrès importants et crédibles visant précisément à recréer les conditions de la solidarité : mise en place du MES, d’instruments de coordination budgétaire (TSCG), construction des fondations d’une Union bancaire pour mieux superviser les banques et sécuriser les dépôts, mise en sécurité du système bancaire par la BCE et installation de programmes de protection de la dette souveraine face à des mouvements irrationnels des marchés. Au total, même si ces résultats étaient incomplets et si la question de « l’austérité pour tous » continuait de faire débat, l’Union Européenne avait pu imposer deux nouveaux paradigmes : l’intangibilité de la zone Euro et la sécurisation croissante de ses systèmes bancaires et financiers.

Le premier sommet de l’Eurogroupe, il y a une semaine, était pourtant parvenu à détruire en quelques heures une partie de la crédibilité de résultats obtenus à grands frais, et dans la douleur, depuis trois ans.

Il a d’abord été démontré que la sortie d’un Etat membre de la zone Euro demeurait une hypothèse de travail sérieuse. Chypre a été mise en demeure de choisir entre la zone Euro et la disparition de son modèle économique, fondé sur un système bancaire hypertrophié et des dispositions fiscales très accommodantes. Il n’était pas illégitime que ce petit Etat soit placé devant une telle alternative. Mais la singularité et la fragilité de l’île ne datent pas de 2013. Les atermoiements du gouvernement chypriote et ses tentatives de jouer la Russie contre l’UE n’ont pas contribué, pour le moins, à un règlement « pacifié » de la crise. L’Union aurait du anticiper un désastre inéluctable après la participation forcée des créanciers privés (dont les banques chypriotes) à la réduction de la dette grecque en février 2012.

En second lieu, la croyance en la sécurité des dépôts, pilier fondamental de l’Union bancaire a été sérieusement remise en cause: Le FMI et l’UE apportant un financement de 10 Milliards d’Euros, il n’était pas non plus illégitime que les créanciers des banques, dont les déposants, soient appelés dans des procédures de bail in pour la partie des dépôts excédant les niveaux garantis par les directives européennes. Il est d’abord très surprenant (mais sans doute rationnel lorsqu’on observe les intérêts des classes dirigeantes) que le gouvernement chypriote ait refusé d’épargner les petits déposants pour ne pas indisposer les grands clients, notamment russes, de ses banques. Il est encore plus surprenant que le gouvernement allemand se soit déclaré « agnostique » quant à la répartition des efforts entre petits et gros déposants. Mais il fut stupéfiant que l’Eurogroupe validât finalement subrepticement un accord violant une doctrine Européenne établie dès 2009.

Au total, en dépit de l’accord d’hier, l’Union Européenne devra démontrer par des actes que son premier projet devra, finalement, être considéré comme une erreur inexplicable et sans lendemain. Cela suppose qu’un nouveau récit rassemble, très vite, quatre personnages éprouvant visiblement des difficultés à jouer dans la même pièce.

1. L’Allemagne doit faire comprendre à ses citoyens que la vie économique et le projet européen ne peuvent se réduire à un conte moral. Elle doit mener une politique fiscale et sociale qui aide les pays à contenir la brutalité d’une réduction drastique de leurs déficits. L’Allemagne a d’ailleurs bénéficié d’une aide et de transferts massifs de l’Europe lors de la réunification. Il n’est pas indécent de le rappeler au peuple allemand.

2. L’Allemagne ne fera aucun effort si elle ne reçoit pas des signaux clairs et continus des pays du Sud quant à la renonciation à la culture du déficit public. Les Etats endettés doivent agir de façon déterminée (et certains le font déjà) pour rompre avec des pratiques qui ont assuré dans le passé un progrès social que les prêteurs (dont de nombreux pays émergents) ne veulent plus financer. Cela demande une explication avec leurs populations, sous peine d’offrir une prise aux mouvements politiques les plus radicaux.

3. L’Union Européenne ne peut laisser la BCE assumer seule la charge de la survie de la zone Euro. Une doctrine économique, sociale, budgétaire et fiscale doit être articulée, à destination des peuples. Des institutions communautaires, et non inter-gouvernementales, doivent être en situation de responsabilité. Cela dépend d’abord des Etats eux-mêmes, et singulièrement de la France et de l’Allemagne.

4. La France a défendu une position juste tout au long de la crise chypriote. Mais pour peser il faut être exemplaire. La France doit affronter la réalité de sa situation intérieure et la faire connaître sans détour ni ambiguïté à un peuple anxieux mais parfaitement conscient que le renouveau imposera des sacrifices et une modification de sa représentation du monde.

Concluons en évoquant un cinquième personnage, dont le rôle n’était pas prévu au programme : la Russie. D’un point de vue anecdotique il fut étonnant de voir cet Etat protéger de façon aussi démonstrative ses ressortissants ayant déposé à l’Etranger des fonds qu’ils souhaitaient soustraire à la souveraineté russe. Mais il est très révélateur que la Russie évoque sans fard une réorientation de sa politique de réserve de change, au détriment de l’Euro, et recommande à ses citoyens de retirer leurs avoirs des banques européennes. Le recours à des emprunts permanents pour financer les déficits des pays occidentaux les exposera tôt ou tard à des abandons de souveraineté si leurs politiques publiques ne sont pas assainies.

L’épisode chypriote marque aussi la fin du mythe de la déconnexion entre les sphères de l’endettement public européen et du rapport de forces géopolitique.