14 Octobre 2015

UBER Economie: La Fin du Salariat?

Contrairement aux idées reçues, l’Uber-économie ne menace pas les grands équilibres de la protection sociale. La proportion des salariés demeure stable depuis de nombreuses années dans le monde occidental. 

Il n’y a pas de « fin du salariat », ni de « fin du travail ».

La protection sociale doit toujours répondre aux mêmes défis: l’allongement de la durée de vie et l’augmentation des coûts de santé. Statu quo impossible…

UBER ECONOMIE: LA FIN DE LA PROTECTION SOCIALE?

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La France célèbre les 70 ans de la Sécurité sociale. Conquête sociale de la Résistance, ce dispositif consacre «la garantie donnée à chacun qu’en toute circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes ». Structuré autour du salariat, il en modifie profondément la nature. Hier méprisé, esclavage moderne selon Marx, condition incertaine de travailleurs peu qualifiés et contraints de louer leur force de travail, le salariat devient en 1945 un statut recherché car il protège contre les risques de l’existence. Il devient la matrice de l’insertion économique dans la société. La France compte désormais 95% de salariés parmi ses travailleurs contre 50% en 1950, des ordres de grandeur observables dans l’ensemble du monde occidental.

Le financement de la protection sociale n’est dans aucun pays exclusivement assuré par des cotisations assises sur le travail. Le salariat en demeure cependant le pivot. Il est la source de l’Etat-providence, instauré sous des formes diverses en Occident et devenu un marqueur de l’identité européenne. Rappelons les statistiques citées par Angela Merkel dans un discours célèbre: l’Europe, c’est 7% de la population mondiale, 25% du PIB, 50% des prestations sociales.

Les crises économiques modernes (années 30, chocs pétroliers) avaient jusqu’à présent renforcé les droits des salariés. Les réformes Harz et les conséquences du choc des subprimes les réduisent, pour la première fois. L’opinion est inquiète, d’autant plus que la notion même de travail « standard » apparaît fragilisée par les progrès spectaculaires de la gig economy , cette « économie du cachet » dont Uber est la figure de proue. Uber est populaire dans l’opinion, mais le travail précaire est une réalité pour des segments importants de la société européenne (en particulier les jeunes), sous des incarnations diverses et parfois inédites comme les mini-jobs allemands, les contrats « zéro-heure » britanniques, les CDD de courte durée français. Des nouvelles formes de travail qui relèvent cependant toujours du salariat.

Uber et ses épigones posent une question plus troublante. L’économie du salariat est menacée par les progrès technologiques et les nouvelles pratiques sociales. A-t-elle vocation à être remplacée par un grand marché de compétences et de prestations facilement accessibles via des plates-formes numériques? Un modèle dévastateur pour des systèmes de protection sociale pensés et construits autour du salariat.

UBER ECONOMIE: UNE ASCENSION IRRESISTIBLE?

Uber est l’incarnation la plus connue de la gig-economy: la société opère dans le monde entier, y compris en Chine. Les médias décrivent les oppositions très vigoureuses des taxis et des autorités publiques (Etats, municipalités et tribunaux). Evaluée à 50 Mds $, la société emploie 4000 salariés aux Etats-Unis, mais ses revenus sont produits par 160 000 chauffeurs indépendants.

Uber est ainsi une métaphore de « la fin du salariat », une thématique également nourrie par l’exceptionnelle visibilité d’entreprises qui tirent profit de la désintermédiation et du partage de ressources sous utilisées.

Netflix, Lending Club, Blablacar, ou Airbnb fournissent des services « on demand ». Le modèle est différent de celui d’Uber. Il ne s’agit pas de satisfaire des clients par des agents indépendants en lieu et place de salariés, mais de « disrupter » des opérateurs en place en bouleversant la chaîne de valeur du secteur. Le résultat est cependant identique: l’emploi salarié (nombreux chez les acteurs traditionnels) est éliminé par la mise en relation directe de l’offre et de la demande.

Le capital-risque a investi 15 Mds $ pour financer ces nouveaux « barbares ». Plusieurs dizaines de sociétés visent une croissance explosive fondée sur des modèles disruptifs.

QUE DIT L’ECONOMIE?

Selon le prix Nobel Ronald Coase, l’importance des coûts de transaction explique le recours massif à une main d’œuvre stable, donc salariée. Recruter, former, coordonner, imposer le secret industriel peuvent être des activités coûteuses pour les entreprises qui trouvent leur force de travail sur un marché précaire, à due proportion de leurs besoins instantanés.

Jacob Astor avait pu bâtir la première entreprise américaine en 1820 avec seulement 750 salariés. Les milliers de trappeurs qui alimentaient son commerce mondial de fourrure exerçaient des tâches simples et non coordonnées. Un siècle plus tard, Henry Ford emploie 90 000 salariés dans son usine de River Rouge. La production d’automobiles est en effet une activité complexe et optimisée par le taylorisme. Elle est située sur la frontière technologique. Autant de facteurs qui exigent le recours à une main d’œuvre stable, formée et bien rémunérée.

Le but des plates-formes contemporaines est précisément de réduire les coûts de transaction. Elles mettent en relation instantanée la demande et l’offre de travail qualifié, selon des protocoles standardisés. Leur existence répond-elle à l’objection de Coase? Prépare-t-elle le retour à un monde d’entreprises de plus petite taille optant pour le salariat en dernier recours?

QUE DIT LE MONDE REEL?

La perception courante est donc celle d’un monde bientôt transformé par la marée montante des auto-entrepreneurs. 53 millions de free lances (34% de la population active) ont été ainsi recensés en octobre dernier aux Etats-Unis par leur association professionnelle. La réalité ne valide cependant pas cette perception, ni aux Etats-Unis ni dans le reste du monde.

Aux Etats-Unis, la proportion de non salariés n’a pas significativement évolué en l’espace d’une génération. Une définition plus large de la gig economy (qui inclut d’autres formes de travail précaire, notamment les « contractors » et les intérimaires) confirme cette impression de grande stabilité, même si des variations importantes affectent certaines professions (plus de management analysts et d’artistes, moins de fermiers et de médecins indépendants).

Comment réconcilier ces chiffres avec la perception dominante? De nombreux salariés ont une activité complémentaire, le « job on the side » qui fournit 10% de leur revenu à 17 millions d’américains, ou bien ils ont des employeurs multiples. 60% des chauffeurs Uber ont ainsi un autre emploi, dont la moitié à temps complet! Ce revenu complémentaire n’enraye pas la stagnation du revenu médian depuis 25 ans. Une bonne illustration du squeeze des classes moyennes.

La situation dans l’UE ne révèle pas non plus une ruée vers l’auto-entrepreneuriat. Certes, une hausse des emplois « non standard » (salariés à temps plein) apparaît clairement sur les données de l’OCDE (2005-2013). Mais elle reflète sans doute les formes dégradées de salariat (temps partiel, contrat court), le taux de « self-employed » ayant baissé de 17,3% à 16,5% sur la période.

Le salariat demeure le mode central d’exercice d’un emploi, pour une raison simple: il continue d’assurer la meilleure protection sociale et des perspectives de progression pour la très grande majorité des individus.

Il demeure d’ailleurs une aspiration en dehors du monde développé, comme le souligne un récent rapport de l’OIT. En effet, seuls 25% des travailleurs bénéficient d’un emploi stable dans le monde. 60% des travailleurs opèrent sans contrat. Moins de la moitié des salariés est dotée d’un contrat permanent.

LES ENJEUX POUR LES ENTREPRISES

Les progrès de l’uber-économie sont réels, mais ils ne réduisent pas (encore?) le rôle du salariat. Les occidentaux sont attachés à la protection sociale, les émergents la réclament. Le salariat demeure le statut le plus apte à la conférer. Ses grands équilibres sont menacés par des tendances « macro » beaucoup plus fortes que l’évaporation des cotisations par des jobs complémentaires: l’allongement de la durée de la vie et la hausse des coûts de santé.

Les enjeux pour les entreprises sont clairs.

  1. Elles doivent utiliser leur influence pour rétablir les comptes sociaux. Les déficits permanents angoissent des salariés attachés à la qualité de la protection sociale. Ils sont un poison lent qui érode le contrat social et les performances des agents économiques. La dette fut le moyen de différer les prises de décision. Elle sera interdite par les marchés financiers.
  2. Le thème de la « fin du travail » inquiète les salariés. Le recours à des contractants individuels extérieurs est peut-être un phénomène statistique marginal. Il succède cependant à deux tendances lourdes et très visibles au sein de l’entreprise: l’externalisation des fonctions « non-core » et la recherche de sous-traitants étrangers dans le cadre de la mondialisation. L’Uber-économie n’est peut-être qu’un phénomène marginal d’un point de vue social. Mais elle pourrait être l’opportunité pour les entreprises de réfléchir au potentiel inexploité et à la valorisation de salariés souvent considérés comme une simple base de coûts fixes.
  3. Le développement des plates-formes d’échange ne condamne pas la Sécurité sociale. Mais il demeure un vrai sujet de disruption et de bouleversement des chaînes de valeur. Aux entreprises de réfléchir aux stratégies de défense et d’attaque. L’exemple de l’industrie musicale et du streaming  démontre que les cas les plus désespérés peuvent trouver des solutions positives.