14 Mai 2013

Créons un, deux, trois, mille Dailymotion…

L’intervention du Ministre du Redressement Productif dans la vente de Dailymotion a causé une nouvelle polémique autour des questions de patriotisme économique.

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En vérité, tous les pays (sauf peut-être l’Angleterre) développent une sensibilité certaine face à l’acquisition d’actifs « stratégiques ». La France est dans les faits un pays très ouvert. L’exception française réside dans le caractère ostentatoire des protestations de ses autorités publiques.

L’intérêt de l’affaire Dailymotion est tout autre. Elle est en réalité un révélateur de la faiblesse de notre écosystème financier de développement de start-ups technologiques. Le vrai problème est que Dailymotion est un objet rare, une « pépite ». Et une pépite dont le développement en France trouve ses limites…

Rappelons la chaîne des facteurs-clefs de succès en la matière, telle que nous pouvons la discerner dans la Silicon Valley américaine ou la Silicon Wadi israélienne : de l’intelligence disponible dans un « cluster » d’excellentes universités. Des grands groupes, nationaux ou internationaux, intéressés par la recherche fondamentale ou appliquée. Des business angels capables d’apporter « le premier million » nécessaire à la création de l’entreprise. Des professionnels du capital risque « early stage » apportant ensuite les fonds propres indispensables au développement et à l’internationalisation d’entreprises ayant démontré la pertinence de leurs produits et de leur business plan. Un marché boursier et des investisseurs assurant la « sortie » des capital-risqueurs lorsque l’entreprise a atteint un certain degré de maturité. C’est ainsi que Apple, Microsoft, Google se sont développés dans les 30 dernières années.

Comparons nos atouts à cette aune : la France est bien dotée en scientifiques et ingénieurs de très bon niveau, formés dans des campus d’excellence. Les grands groupes technologiques sont de plus en plus présents autour de ces campus. Les business angels existent, même s’ils doivent faire face à une troublante incertitude fiscale. Mais c’est l’investisseur professionnel qui fait défaut à la France, en particulier en ce qui concerne les fonds de venture capital qui assurent la phase de développement « critique » de l’entreprise. Pourquoi ? Parce que l’investissement à très long terme, celui qui finance les fonds propres, n’est pas soutenu par des mécanismes appropriés d’allocation de l’épargne institutionnelle. Pour fixer les idées, aux Etats-Unis ce sont les fonds de pension et les personnes fortunées qui assurent l’essentiel de la dotation en capital des fonds de capital risque.

Le rôle de l’Etat-stratège est de développer les infrastructures de cet écosystème : universités-recherche, fiscalité, allocation régulière de l’épargne institutionnelle vers des fonds de capital-risque. Ce rôle est éminent et il ne peut être joué en France que par l’Etat, eu égard à l’ampleur des réformes nécessaires. Mais ne nous trompons pas d’époque. Dans les années 60 l’Etat-stratège pouvait choisir et financer les filières d’avenir. Il est vrai qu’il était à la fois actionnaire, fournisseur et client de ces filières, dans un monde économique fermé et dans des secteurs technologiques oligopolistiques. Cette période suscite une grande nostalgie en France mais elle est révolue. L’environnement des années 60 n’est pas celui des technologies de l’information du début du 21ème siècle. Les marchés sont mondiaux, les cycles sont courts, le marché des talents est très compétitif. La qualité des entrepreneurs et de l’écosystème de financement est le déterminant de la création de centaines de nouvelles entreprises technologiques, parmi lesquelles émergeront des futurs membres du CAC 40. Il n’est pas certain que l’Etat, ou tout autre institution centralisée, soit capable d’imaginer les stratégies gagnantes à long terme. Quel était donc le futur prévisible de Google, Apple ou, a contrario, de Kodak il y a dix ans ?