21 Octobre 2013

Le Mythe de la Fin du Progrès

Tribune publiée dans le Huffington Post du 7 novembre 2013
La croissance économique a besoin de science La croissance est la seule réponse positive à une crise de l’endettement (les autres étant l’inflation, la baisse généralisée des dépenses, la hausse des impôts, ou la répudiation de la dette). Les « politiques de croissance » figurent...

Tribune publiée dans le Huffington Post du 7 novembre 2013
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La croissance économique a besoin de science

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La croissance est la seule réponse positive à une crise de l’endettement (les autres étant l’inflation, la baisse généralisée des dépenses, la hausse des impôts, ou la répudiation de la dette). Les « politiques de croissance » figurent donc très haut dans l’agenda d’un monde occidental caractérisé par l’expansion mal contrôlée de ses dettes publiques et privées.

Or, sur le long terme, la croissance économique est toujours inséparable du progrès de la science. Nyall Ferguson (Civilization, the West and the Rest ; Penguin Books, 2011) estime même que la science est l’une des six « killer apps » ayant permis la domination de l’Occident depuis la Renaissance (et en particulier depuis la première révolution industrielle) .

Le développement scientifique est donc une question économique vitale. A cet égard, l’enseignement « standard », prodigué depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, énonce que le progrès est un processus continu, irréversible et éternel. Pourtant, le statut de la science est de plus en plus questionné en Europe et aux Etats-Unis. Elle inquiète : génie génétique, nanotechnologies, nucléaire mobilisent des oppositions nombreuses qui associent dans l’esprit public le progrès scientifique à des complots industriels et des menaces sur notre civilisation.

Au-delà de ces questions d’acceptabilité sociale, Robert Gordon (http://www.nber.org/papers/w18315) et Andrew Smithers (The Road to Recovery: How and Why Economic Policy Must Change ; Wiley, 2013) questionnent en tant qu’économistes la contribution future des progrès scientifiques à la croissance.Nolens volens ils nourrissent ainsi le mythe de la fin du progrès.

La macro et la micro-économie contre la science ?

D’un point de vue macro-économique, Gordon estime que les 250 dernières années constituent un épisode unique de l’histoire de l’humanité. Sa réflexion est fondée sur l’étude des trois grandes révolutions industrielles au Royaume Uni et aux Etats-Unis :

  1. Machine à vapeur et chemin de fer de 1750 à 1830
  2. Electricité, moteur à combustion, pétrole, chimie industrielle, loisirs de masse, communications de 1870 à 1900
  3. Ordinateurs, internet, smartphones depuis 1960

Gordon observe que la deuxième révolution industrielle est à l’origine du plus grand nombre d’inventions dérivées (avions, urbanisation, réseaux, air conditionné, etc) et des plus grands gains de productivité, alors que la croissance a au contraire baissé depuis 1970 (sauf dans la période 1996-2004). Il estime que la croissance désormais accessible à l’écrasante majorité (les fameux « 99% ») de la population pourrait être limitée à 0,5% par an aux Etats-Unis en raison d’une série de facteurs négatifs :

  • Une démographie vieillissante
  • Un système éducatif qui peine à former un nombre adéquat d’étudiants
  • Des inégalités qui inhibent le potentiel de consommation de 99% de la population
  • La mondialisation, qui réduit le « pricing power » des couches sociales les moins éduquées des pays occidentaux
  • Les contraintes énergétiques et environnementales, qui réduisent la productivité de l’industrie
  • Le service de la dette, qui limite les dépenses discrétionnaires des ménages ….


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D’un point de vue micro-économique, la question posée par Andrew Smithers est celle des investissements des entreprises américaines. Il observe qu’en 40 ans le ratio investissements sur cash retourné aux actionnaires s’est effondré (voir graphique ci-dessous publié par The Economist dans son édition du 5 octobre).

Selon l’auteur, qui se fonde également sur des publications académiques de 2004 et 2013, les incitations des managers des grandes entreprises (bonus liés au cours de bourse, stock options) les dissuadent d’investir à long terme. Difficile d’imaginer de nouvelles applications de la science à l’industrie sans investissement…….

La nécessité de politiques publiques volontaristes

Qu’en déduire ?

Ensuite que les politiques publiques ne doivent pas considérer que « le progrès » modifiera « naturellement » la donne économique. Les arguments structurels de Gordon demeurent valides. Les gouvernements doivent favoriser un écosystème de création d’entreprises développant des technologies de rupture. Il n’est en effet pas certain que les sociétés établies, celles qui sont capturées par les statistiques, soient celles qui conduiront l’innovation et la croissance économique. Les travaux publiés par Josh Lerner (Boulevard of the broken dreams, Princeton University press, reprint 2012) soulignent d’ailleurs que ce sont les sociétés récentes (celles de moins de 3 ans, et singulièrement celles qui sont financées par le capital-risque) qui sont les plus créatrices d’emploi aux Etats-Unis.

Pour ce qui concerne la croissance (la question des inégalités et de la cohésion sociale mériterait un développement séparé), la conclusion de ce billet est la suivante :

  1. Le développement de la recherche fondamentale a besoin du long terme. Il est de la responsabilité de l’Etat de la financer car il est le seul capable de le faire.
  2. Le développement des entreprises de rupture technologique a aussi besoin de long terme car ces firmes ne distribueront pas de dividendes avant longtemps. Le capital privé est sans doute le mieux placé pour les identifier et les financer.
  3. Encore faut-il qu’il existe ! Le capital privé investi à très long terme (dans des sociétés de capital risque) demeure l’apanage des fonds de pension, des grandes fortunes privées et des fonds souverains ( !) émergents. Il importe que l’Union Européenne et les Etats adoptent les règles et les circuits de financement qui permettront de le rassembler et de « l’activer ».
  4. Cela ne suffira pas car l’investissement à risque réclame aussi de l’expertise, de l’expérience, une compréhension réciproque avec l’univers de la recherche universitaire et une gouvernance apte à prévenir les conflits d’intérêt.

Vaste programme, sans doute, mais avons nous vraiment le choix ? Faute de certitude sur l’évolution de la science, le rôle de l’Etat est de favoriser la relation entre la recherche fondamentale et ses applications industrielles. Il ne lui est pas demandé d’apporter des capitaux ni ne détecter le futur Apple, mais d’assurer sa mission essentielle de « réassurance de l’avenir » en permettant à l’investissement de long terme de se déployer. Il s’agit d’abord ici d’articuler une vision positive de l’avenir. Plus prosaïquement, il importe surtout de modifier l’architecture des systèmes d’épargne et des réglementations (sociale, fiscale et comptable) qui favorisent systématiquement la liquidité et le court terme.