18 Mai 2014

Les Trois Soleils Noirs de l’Economie

Résumé de l’article paru dans le Huffington Post du 4 juin: http://huff.to/1o9I5mP  L’économie mondiale est clairement entrée dans une phase de convalescence. Les années de crise ne sont cependant pas effacées. Trois soleils noirs sont les points d’accumulation des risques et des incertitudes: la déflation et le recours à la création monétaire, la généralisation des [...]
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L’économie mondiale est clairement entrée dans une phase de convalescence. Les années de crise ne sont cependant pas effacées. Trois soleils noirs sont les points d’accumulation des risques et des incertitudes: la déflation et le recours à la création monétaire, la généralisation des inégalités, lesdérèglements de la mondialisation. Leurs trajectoires futures peuvent perturber les conditions politiques ayant structuré le développement économique des trente dernières années.

L’économie n’est pas la physique. Elle entretient des rapports étroits avec la décision politique. C’est pourquoi la trajectoire des trois soleils noirs de l’économie nous importe.

Un Occident en convalescence durable?

En ce mois de mai 2014, le monde occidental montre des signes indiscutables de retour à meilleure fortune, plus de cinq ans après la chute de Lehman Brothers. Les Etats-Unis retrouvent le chemin de la croissance (2,6% en 2014) et d’une politique monétaire «normale». La zone Euro bénéficiera certes d’une croissance très modeste en comparaison (1,2%), mais les marchés ont cessé de remettre en cause l’existence de sa devise et de tourmenter ses dettes souveraines. L’endettement continue pourtant de croître, la croissance est anémique, les problèmes de gouvernance institutionnelle n’ont pas vraiment été définitivement réglés. La détermination politique des gouvernements et la puissante rhétorique de la BCE permettent cependant à des pays sous programme (Grèce, Irlande, Portugal) de faire à nouveau appel à l’épargne publique. Les taux du marché de la dette sont en effet devenus extrêmement bas, à des niveaux souvent inférieurs à ceux de l’avant-crise. Les taux de la dette espagnole à 10 ans sont inférieurs à 3% ! Quant au Japon, il mène avec détermination une politique non conventionnelle pour sortir de deux décennies de déflation. Partout en Occident le chômage semble avoir atteint un point haut, et il régresse même significativement aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Le regain des fusions acquisitions témoigne enfin de l’ouverture de perspectives positives pour des entreprises, après une longue période dominée par la recherche de sécurité et de réduction des bilans.

Pourtant, l’enthousiasme des marchés demeure très modéré, même si les grands indices boursiers (USA, GB, Allemagne) ont récemment battu des records historiques. L’incertitude pèse. Elle est la marque de la situation des pays émergents, moteurs de la croissance mondiale dans la période récente. Le pouvoir chinois est certes décidé à réorienter son modèle historique de croissance vers la consommation, mais il le fait dans un contexte de grande fragilité de son système financier. Une croissance plus faible et des instabilités politiques, sociales, financières et monétaires troublent les autres grands pays émergents (Inde, Brésil, Turquie, Russie). En Occident, malgré le regain économique, les mutations du marché du travail et la déqualification de segments importants de la population nourrissent l’exaspération des populations face à des élites politiques impuissantes à expliquer le nouveau monde. La croissance est en définitive insuffisante pour satisfaire les impatiences sociales.

Comme toujours, l’économie envoie de multiples signaux contradictoires, auxquels il importe de donner du sens et de discerner des lignes de force. Notre opinion à cet égard est que l’économie mondiale retrouve en effet sa course vers le progrès, mais que cette trajectoire demeure perturbée par un système de trois étoiles. Ces «soleils noirs» sont les points d’accumulation des risques et des incertitudes: la déflation, les inégalités et les dérèglements de la mondialisation. Nous décrirons rapidement ces trois thématiques caractéristiques de l’Economie politique dans ce post et les traiterons plus en détail dans de prochains billets.

Soleil noir #1: Déflation et croissance insaisissable

La baisse de la demande

Le retour de la croissance en Occident est marquée par la double pathologie du chômage structurel et de la déflation.

Il est bien connu que le Sud de l’Europe est souffre d’un chômage élevé, en particulier chez les jeunes. Mais même là où la croissance est la plus vigoureuse, aux Etats-Unis, la baisse spectaculaire du taux de chômage ne convainc pas. En effet, la participation au marché le l’emploi stagne. Cette réticence de l’économie à encourager l’activité des hommes est décrite par un courant contesté de la pensée académique comme une «stagnation séculaire» (Larry Summers), une «Grande stagnation» (Tyler Cowen) ou la fin d’une société de l’innovation car celle ci serait contrariée par de puissantes tendances structurelles (Robert Gordon). Un concept commun domine ces analyses dont les perspectives diffèrent par ailleurs: la faiblesse de la demande en Occident.

La déflation

Rappelons d’abord que la déflation n’est pas exactement le contraire de l’inflation. La déflation est la situation dans laquelle la quantité de monnaie en circulation est insuffisante pour financer l’économie. La quantité de monnaie disponible est la monnaie créée par les instituts d’émission (« la planche à billets ») plus la monnaie créée par les banques grâce aux crédits qu’elles font aux ménages et aux entreprises. La baisse des prix, souvent décrite comme la manifestation de la déflation, résulte de la baisse de la quantité de monnaie disponible. L’existence, ou pas, de la déflation est un des grands débats qui mobilisent aujourd’hui la BCE.

La baisse de la demande et la déflation

Il existe un lien mécanique entre demande faible, chômage, croissance insaisissable et pressions déflationnistes. Une demande faible conduit naturellement à des productions et des investissement réduits, d’autant plus que la capacité de financement par les banques est inhibée par les mesures prudentielles nées de la crise de 2008 (Bâle 3 en particulier). Au total, selon un processus bien décrit par Irving Fisher, une économie qui doit rembourser ses dettes réduit l’offre de crédit, voit ses prix stagner, entretient la fragilité de ses entreprises, nourrit le chômage, la faiblesse de la demande, des taux d’intérêt réels élevés et une thésaurisation improductive. Les économies occidentales doivent briser ce cercle vicieux

Il incombe alors aux banques centrales de créer la monnaie supplémentaire qui replacera l’économie sur une trajectoire « normale ». Les institutions d’émission des Etats-Unis, du Japon et la Grande Bretagne l’ont fait, la BCE le fera sans doute. Ce sont des décisions nécessaires qui comportent aussi une part de risques. Les politiques non conventionnelles ont en effet conforté l’illusion de l’argent facile et elles ont aussi exporté des déséquilibres vers les pays émergents.

Soleil noir #2: Progression des inégalités

Le succès américain du dernier livre de Thomas Piketty (Le capital au XXIe siècle) a pu étonner. Les Etats-Unis ne sont-ils pas la patrie du capitalisme libéral? Cette ouvrage dresse pourtant la description implacable, informée et argumentée d’une société capitaliste moderne qui retrouve les inégalités de l’avant Première guerre mondiale, celles qui ont d’ailleurs présidé aux travail de Marx et à l’essor du socialisme. Ce succès est en réalité explicable par la visible progression des inégalités aux Etats-Unis et la très forte hausse des coûts de l’éducation. Ces deux facteurs menacent un des grands mythes fondateurs des Etats-Unis, le Rêve Américain. Nul ne l’exprime mieux que le président Obama, qui déclarait l’an dernier: «The combined trends of increased inequality and decreasing mobility pose a fundamental threat to the American Dream, our way of life, and what we stand for around the globe».

Le revenu médian d’un ménage américain est ainsi inférieur à ce qu’il était il y a 25 ans. Si la mondialisation est un régime économique qui a pu extraire de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains, elle est en effet par nature un ordre qui valorise ceux que Robert Reich appelait dansThe work of nations les manipulateurs de symboles et met en concurrence les «travailleurs routiniers» du monde entier. Les inégalités progressent ainsi, à des degrés divers, dans la quasi-totalité des pays, de la Suède à la Chine.

Longtemps considérées comme relevant d’un simple problème social, les inégalités sont aujourd’hui devenues un des paramètres de l’action économique, si on accepte l’idée que l’endettement public ou privé a pu servir de substitut à la compression des revenus. L’endettement est devenu un problème à cause de la crise. L’ardente obligation de le réduire conduit à une double difficulté en Occident: la remise en cause de l’American dream aux Etats-Unis, comme on l’a vu, ainsi que la nécessité de réformer l’Etat-providence en Europe, car l’Etat-providence, marqueur de la civilisation européenne, est aussi financé par la dette.

D’un point de vue économique, ces contraintes dépriment la demande (voir soleil noir #1). Elles alimentent le scepticisme face à la science et aux progrès technologiques (voir à cet égard un livre comme Race against the machine, qui contribue au débat sur le remplacement des cols blancs par des robots). Comme à l’époque de Marx, triomphe du capital et angoisse devant le remplacement de l’homme par la machine sont des facteurs qui entretiennent le doute quant au futur de l’économie capitaliste.

Nous manquons clairement de recul pour évaluer la pertinence de ces considérations. Mais une chose est certaine, une économie démocratique repose aussi sur des croyances partagées. Faire évoluer les récits nationaux qui structurent les pratiques sociales demeure un exercice très risqué.

Soleil noir #3: Dérèglements de la mondialisation

Déjà accélérée par les quatre transformations de Deng Xiao Ping, la chute du mur de Berlin et la fin des dictatures latino-américaines, la mondialisation a pris un essor décisif depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Décrite sommairement, la mondialisation moderne c’est d’abord la capacité de faire fabriquer au meilleur coût et avec les meilleures expertises partout dans le monde (grâce aux technologies de l’information et la baisse considérable des coûts de transport). C’est ensuite le développement de marchés nouveaux et considérables grâce à l’arrivée de plusieurs centaines de millions de nouveaux consommateurs en une génération.

Ce système est aujourd’hui l’objet de tensions qui relèvent de considérations financières, monétaires et politiques:

D’un point de vue financier, la mondialisation a produit des excédents commerciaux considérables en faveur des grands Etats émergents et à la formation de gigantesques réserves financières (plus de 8000 milliards de dollars dans les banques centrales émergentes) qui ont a leur tour financé les déficits des pays riches. Ces déséquilibres (les global inbalances) sont une des causes de la crise de 2008. Ils ont en effet contribué à la formation de taux trop bas pour les obligations d’Etat occidentales et ont favorisé les dérèglements qui en ont résulté (recherche de rendements AAA supérieurs en investissant dans lessubprimes ou la dette périphérique européenne). Ce modèle de mondialisation est instable, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la Chine tente de le modifier. Les régulateurs le savent désormais et ils tenteront de l’entraver.

D’un point de vue monétaire, La mondialisation est certes une entreprise de coopération. Elle n’exclut cependant pas une compétition loyale. La question de la loyauté de cette compétition est aujourd’hui concentrée sur les niveaux relatifs des monnaies et la volatilité des cours que créent les décisions des grandes banques centrales. Le concept de «guerre des monnaies» a toujours existé, mais il connait une nouvelle vigueur, spécialement en Europe et dans les pays émergents. Ce débat est aussi le reflet de rapport de forces. Il n’est pas nécessairement fondé « scientifiquement », mais il alimente les tensions politiques qui caractérisent aujourd’hui les progrès de la mondialisation.

La mondialisation doit en effet surtout affronter des problèmes politiques nouveaux:

Son développement a d’abord fait émerger des classes moyennes nombreuses, instruites et frustrées par les inégalités et des injustices existant dans leurs propres pays. Il s’agit d’une des clefs de lecture des campagnes anti-corruption en Chine, des émeutes sociales au Brésil et des troubles en Turquie.

Les difficultés de l’Union Européenne sont ensuite une métaphore des résistances envers la mondialisation. Il faut rappeler que le projet européen est d’abord un projet politique visant à installer durablement la paix sur notre continent. L’abaissement des frontières, la libre circulation des hommes, des marchandises et des services, des capitaux et de la monnaie sont les instruments de ce projet. Nous retrouvons ici les principes fondateurs de la mondialisation moderne. De nombreux opposants à l’Union Européenne sont ainsi logiquement des contempteurs fréquents de la mondialisation. Dans le même ordre d’idées, la volonté de «réindustrialiser» l’Europe par des moyens politiques fait écho aux discours sur le «reshoring» exprimés aux Etats-Unis. Cela participe d’une volonté de «démondialisation», certes peu perceptible dans les faits, mais bien présente dans des discours politiques bien acceptés par de larges pans de l’opinion, en particulier en France.

Enfin, les tensions géopolitiques aiguës entravent la mondialisation. Appliquer des sanctions à grande échelle est évidemment contraire aux principes de libre circulation. Les zones de conflits actuelles abritent souvent des gisements importants de matières premières, ressources dont nous connaissons l’importance pour le commerce mondial et le développement des pays émergents. L’évocation d’une « nouvelle guerre froide » n’est pas particulièrement stimulante pour le commerce mondial.

L’économie mondiale va clairement mieux qu’en 2008. Les années de crise ne sont cependant pas effacées. Le recours à la création monétaire, la généralisation des inégalités, les incertitudes sur la caractère globalement positif de la mondialisation sont autant de facteurs qui peuvent modifier les conditions politiques ayant assuré le développement économique des trente dernières années. L’économie n’est pas la physique. Elle entretient des rapports étroits avec la décision politique. C’est pourquoi la trajectoire des soleils noirs nous importe.