25 Août 2012

Le basculement du monde, l’Etat-providence et notre souveraineté….

Editorial co-rédigé avec Alfred Galichon


Le concept d’Etat-providence a été forgé au début de la période de reconstruction du monde occidental, à la fin de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas un hasard.

L’ Europe a voulu fonder un modèle révolutionnaire d’organisation et de protection sociales. Il s’agissait de rompre avec une forme de capitalisme coupable d’avoir enfanté la Grande Dépression et deux sanglantes dictatures tout en offrant une alternative positive aux progrès du communisme. La sécurité sociale fut ainsi la pierre angulaire d’un développement plus efficace et moins inégalitaire du capitalisme.

Ce modèle a réussi, en termes de croissance, d’espérance de vie, de hausse du pouvoir d’achat, de revenus des retraités, d’accès à l’éducation et au logement. Ce succès économique et social fut aussi une réussite géopolitique et une victoire du capitalisme. A l’aube du 21ème siècle, l’Occident et ses valeurs dominaient le monde.

Le monde occidental est pourtant aujourd’hui plongé dans une crise gravissime, dont l’origine peut être décelée dans des déséquilibres anciens. Les crises des subprimes et des obligations souveraines de l‘Europe « périphérique » forment en effet le dernier fragment, paroxystique, d’une séquence longue commencée au début des années 70. En témoignent la fin du système de Bretton-Woods et le recours permanent à la dette, publique ou privée, comme moyen de financer les demandes de consommation et de protection sociale des populations occidentales.

Classiquement fondée sur les seuls gains de productivité et de démographie, la hausse des niveaux de vie est ainsi devenue insensiblement gagée sur la capacité d’emprunt du citoyen américain ou européen.

La situation ne serait pas inquiétante si cet endettement était endogène, le monde occidental empruntant à lui-même. Certes, les dettes devraient être réglées un jour, il y aurait des gagnants et des perdants, mais la fin de partie se traduirait par un simple arbitrage entre contribuables et créanciers, actifs et retraités, hommes et femmes, etc. Cet arbitrage serait réalisé explicitement ou implicitement, au sein de sociétés partageant des valeurs communes et de multiples liens de solidarité, donc sans impact fatal et brutal sur le modèle social.

Or la singularité de la situation actuelle est celle d’un Occident collectivement endetté auprès d’un monde très différent, celui des « anciens pauvres », Chine, pays pétroliers, Russie, Corée, etc. Les nations émergentes ont en effet tiré les leçons de leur propre grande crise, celle des années 97 et 98. Elles ont constitué des réserves considérables et se sont dotés de fonds souverains dont l’ambition est autant géopolitique que financière.

Le problème est que ces pays, en général bénéficiaires de la rente des matières premières et du travail bon marché, sont en réalité des pays riches à population majoritairement pauvre. Leurs dirigeants ne financeront pas un modèle social occidental qu’ils jugent dépassé et en tout état de cause inaccessible à leur propre population. Tel est d’ailleurs le message principal adressé par les dirigeants chinois tout au long de la crise européenne.

Qu’en conclure ? Il existe certes un lien de dépendance mutuelle entre créanciers et débiteurs, mais il serait imprudent d’ignorer la réalité des rapports de force (tout comme il serait imprudent de prétendre imposer des mesures protectionnistes à ses créanciers). Or, la perpétuation de l’Etat providence a été financée par la dette, auprès de prêteurs désormais réfractaires à la reconduction du statu quo. Sa refondation doit donc être désormais la première priorité de tous les gouvernements européens, dont la France, pour deux raisons: d’abord pour redonner espoir et dynamisme à des populations anxieuses et tentées par l’aventurisme politique, ensuite pour reconstruire une base de coûts et une compétitivité susceptibles de conserver à notre territoire sa capacité de production et de création d’emplois. A défaut, nos grandes entreprises s’en iront ou seront investies, totalement ou partiellement, par les capitaux disponibles, majoritairement émergents. Notre monde en serait bouleversé, notre société fragilisée. La finalité de l’Etat providence, conforter la dignité de tous, et en particulier des plus démunis, doit être assurée au prix d’un changement de paradigme, d’une redéfinition du socle de la solidarité et des sources de son financement. Cela signifie réécrire le contrat social pour se redonner les moyens industriels de la souveraineté.