28 Juin 2015

Europe: To Be or Not To Be?

La gestion de l’affaire grecque a été caractérisée par de multiples désertions politiques, et pas seulement en Grèce. Il incombe aujourd’hui à la BCE de décider du maintien d’un fragile statu quo ou de l’effondrement du système bancaire grec. Cette situation est évidemment inacceptable et réclame une initiative politique. Aujourd’hui et d’abord pour sauver l’Europe. Un [...]
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La gestion de l’affaire grecque a été caractérisée par de multiples désertions politiques, et pas seulement en Grèce. Il incombe aujourd’hui à la BCE de décider du maintien d’un fragile statu quo ou de l’effondrement du système bancaire grec. Cette situation est évidemment inacceptable et réclame une initiative politique. Aujourd’hui et d’abord pour sauver l’Europe.

Un sujet financier de deuxième ordre

La décision du gouvernement grec place l’Europe devant une décision existentielle. L’affaire grecque était pourtant devenue une question économique mineure. La Grèce représente 2% du PIB et 3% de la dette de l’Europe. Le système bancaire européen est aujourd’hui systémiquement abrité des conséquences d’un défaut.

La Grèce est un partenaire difficile. Elle prétendait rester dans l’Euro sans en accepter les contraintes. Sa stratégie était inepte, ses équipes incapables. On constate aujourd’hui que les négociations n’ont pas été menées de bonne foi. Les fuites et les faux documents qui ont alimenté les rédactions ont depuis longtemps ruiné la confiance nécessaire à l’établissement d’un bon accord.

L’Union Européenne et l’Eurozone ont été inflexibles, pour de très bonnes raisons. Mais elles ne peuvent adopter l’attitude de Ponce Pilate face à l’impéritie grecque.

L’Euro, un projet politique délégué à la BCE?

Le projet Européen porte l’espoir d’un destin commun. La création de l’Euro cristallise cette ambition. Le rejet de la Grèce manifesterait la fin de l’irréversibilité d’une monnaie commune désormais soumise aux tendances destructrices de n’importe lequel des membres de l’Eurozone. L’Euro ne serait plus un des attributs de la souveraineté d’une organisation politique indiscutable. Il serait le résultat d’un assemblage précaire de monnaies nationales. Cette question ne relève pas de la simple technique financière mais de la volonté de poursuivre une construction établie sur les décombres de la seconde guerre mondiale.

Ce projet est aujourd’hui presque totalement dans les mains de la Banque Centrale Européenne. Cette situation n’est pas acceptable. Elle résulte de désertions politiques répétées, et pas seulement en Grèce.

L’Union dispose d’une très courte fenêtre pour trouver les mots et mener les actions qui rassureront un peuple grec désorienté. Il ne s’agit pas ici de procéder à une démarche humanitaire, mais de démontrer le leadership d’une Europe par ailleurs menacée par la montée des risques géopolitiques

Désertions politiques

En Grèce: Le référendum est souvent présenté comme l’essence de la démocratie. Que le peuple s’exprime! L’histoire nous enseigne que ceci est profondément inexact. Sauf en Suisse où il est un élément essentiel du fonctionnement régulier des institutions, le référendum est un plébiscite visant à donner l’illusion de la légitimité à des régimes méfiants envers la démocratie représentative.

La décision d’Alexis Tsipras est ici une caricature du procédé, pour deux raisons:

  • La question posée est sans objet, car la proposition des institutions n’est plus sur la table.
  • Elle n’a pas de débouché politique: le gouvernement grec bénéficie de la légitimité d’élections récentes et demeure déterminé à appliquer la politique de sa plate-forme électorale. Il paraît soutenu par l’opinion publique. Retourner devant les urnes pour faire valider un changement de politique aurait un sens. Demander au peuple de s’exprimer pour renforcer une main faible dans des négociations déjà rompues est dérisoire. A fortiori lorsque cette initiative est perçue comme une rupture du pacte de confiance par la partie adverse.

Le gouvernement grec peut légitimement décider de rompre avec un processus jugé mortifère et dépourvu de perspectives pour son peuple. Il invoque fréquemment la dignité comme moteur de son action politique. Le souci de la dignité aurait précisément commandé qu’il assume les conséquences de ses décisions.

En Europe: L’Union doit également procéder à un examen de conscience. La crise grecque, mineure en termes économiques, révèle aussi une forme de désertion politique en Europe. Nous savons depuis quatre ans que l’intégration monétaire est fragile en l’absence de transferts budgétaires et économiques entre régions inégalement développées. Ceci ne relève pas d’une forme d’assistanat délétère mais d’une volonté d’intégration politique. La cohésion des Etats-Unis d’Amérique n’est pas invalidée par les situations contrastées de la Californie et du Nebraska.

Les Etats ont au contraire choisi d’abdiquer de leur responsabilité. Ils ont de fait délégué leurs prérogatives à la Banque Centrale Européenne. La BCE n’a pas de mandat politique. Elle ne souhaite pas l’exercer. La BCE porte aujourd’hui une responsabilité qu’elle ne peut assumer dans un cadre démocratique. L’Union doit la libérer de ce fardeau et prendre une initiative politique.

Les faiblesses et l’incompétence du gouvernement grec sont immenses. Elles réclament justement des initiatives politiques hardies de l’Union, qui ne peut se résoudre à abandonner l’Europe à l’impuissance face à l’effondrement inéluctable de la Grèce. La Méditerranée est le théâtre d’une scène géopolitique effroyable. Ceci est aussi un des enjeux de la tragédie grecque.

L’Economie: le jour d’après

Les économistes écriront un jour l’histoire des erreurs commises dans la gestion de l’affaire grecque. Mais ceci n’est pas la question du jour. Quel est la réalité clinique de la situation?

Un accord demeure techniquement possible: Les enjeux financiers immédiats sont de l’ordre de quelques milliards d’euros. Les différences liées au déficit primaire, aux retraites et à la TVA se situaient dans une marge de négociation. Les créanciers refusaient la hausse des impôts proposée pour boucler le budget. Ils avaient tort. Ils estimaient que les objectifs proposés n’étaient pas crédibles ou auraient eu un impact récessif. Mais les institutions ne sont pas les mieux placées pour donner des leçons en la matière, et ce débat relève d’abord de la souveraineté grecque. La véritable pierre d’achoppement réside dans la volonté grecque d’obtenir un débat sur la réduction de la dette. Le sujet n’est pas ouvert, pour deux raisons principales:

  • L’importance de la dette a un impact très faible sur la situation présente de l’économie grecque. Pas de remboursement massif avant de nombreuses années, taux d’intérêt déjà réduits. Le service de la dette n’est pas le problème essentiel de l’heure.
  • La dette est trop importante partout en Europe. Elle sera renégociée un jour. Mais ce n’est pas le moment d’ouvrir la boîte de Pandore. Ce sujet a des conséquences électorales massives, spécialement en Espagne dans quelques mois. C’est pourquoi tous les pays de la zone Euro sont unanimes.

Le défaut de la Grèce ne serait pas un moment Lehman. La faillite de Lehman fut catastrophique parce qu’elle révélait la vulnérabilité du système bancaire américain et l’insuffisance de ses fonds propres. L’Europe souffrait de la même vulnérabilité en 2011. Depuis lors, le secteur financier européen n’est plus exposé. Il a été recapitalisé. Il n’est plus prisonnier du patriotisme bancaire. Le défaut grec serait le plus important de l’histoire. Mais il ne détériorerait que marginalement les finances publiques de ses partenaires.

Le destin immédiat de la Grèce dépend de la BCE: Le mécanisme d’Emergency Liquidity Assistance (ELA, près de 90 milliards à ce jour) protège au jour le jour les banques grecques de la fuite des capitaux subie depuis les élections. La décision d’Alexis Tsipras a déjà provoqué de longues files d’attente devant les distributeurs de billets (un milliard de retraits hier). Si la BCE suspend ce financement (ce qui lui est réclamé depuis plusieurs semaines par la BundesBank, qui juge que le bilan des banques grecques est délabré par la détention d’obligations souveraines grecques), le système bancaire s’effondrera. Des troubles sont probables. Ils ouvriraient la porte à l’aventurisme politique.

Cette décision ne peut être assumée par la BCE sans réassurance politique. L’Union doit agir.

Une initiative de grande ampleur est urgente. Aujourd’hui, car demain, il sera trop tard.